Savoir, comprendre est important, mais …. comment transmettre ?

Temps de lecture : 6 minutes

 

Savoir est important, personne ne dira le contraire. Comprendre l’est tout aussi et peut-être plus. D’ailleurs Albert Einstein disait : « N’importe quel imbécile est capable de savoir, mais comprendre est ce qui importe ».

Mais comment transmettre est une question tout aussi importante et très peu posée. La pédagogie est indispensable pour diffuser des idées, des savoir-faire ou interpréter des concepts. Et c’est un sujet rarement abordé. D’ailleurs, il est prouvé que plus de 60% des transformations conduites en entreprises échouent, malgré le fait que les réformes envisagées étaient nécessaires et positives. Ainsi, la question « comment transmettre ? » prend ici toute son importance.

 

Le modèle allo…quoi ?

Dans cet article sera présenté le modèle allostérique de l’apprendre, développé par André Giordan et al, depuis 1987 (vous pouvez notamment en apprendre plus dans le livre « Apprendre »). Derrière ce nom barbare se cache un modèle de construction du savoir et d’appréhension du monde assez simple à comprendre, centré sur l’apprenant (la personne qui apprend). En effet, de nombreux modèles de communication, de transmission de l’information existent, mais peu s’intéressent à la personne même et à sa relation au monde. Car tout apprentissage n’est qu’une information supplémentaire qui arrive sur nous, et que nous avons le choix de garder ou rejeter. Et si nous la gardons, il faut bien la mettre quelque part. Ce modèle explique que cette information nouvelle que nous gardons ne va pas s’empiler avec les autres, un peu comme un livre de plus dans une bibliothèque. Pour apprendre et garder cette information, nous avons besoin de la lier avec nos connaissances déjà acquises, sous peine de ne devenir qu’un singe savant capable de répéter beaucoup d’informations, mais sans vraiment les comprendre. Ainsi, pour apprendre, et ainsi comprendre l’information (comme l’explique la citation d’Einstein dans l’introduction), il est nécessaire de lui créer une place dans notre système de connaissances déjà acquises. Et faire la place n’est pas une action facile, car elle implique de bousculer un peu nos connaissances actuelles pour intégrer la nouveauté, ce qui demande généralement un effort. Voilà en quelques phrases simples le principe. Voyons maintenant comment il se présente plus précisément.

 

Le modèle 

L’adjectif allostérique a été emprunté à la biologie et aux protéines éponymes qui changent leur structure en fonction de l’environnement. Avant d’étudier comment l’être humain apprend, il est nécessaire de modéliser comment il pense. Car il pense tout le temps et il apprend tout le temps. L’apprentissage n’est pas un acte réservé aux salles de cours ou aux stages. Nous apprenons quand nous écoutons les expériences personnelles de chacun autour de la machine à café. Nous apprenons quand nous constatons que le nouveau patron a mis en évidence une photo de sa famille sur son bureau (probablement une personne sensible à un certain équilibre avec sa vie personnelle, ou qui cherche à le faire croire !). Nous apprenons quand nous croisons un(e) collègue, jeune parent, avec des cernes jusqu’au menton (ce n’est probablement pas le jour où il / elle sera le plus en forme). 

Dans le modèle, les briques élémentaires qui portent nos connaissances et notre mode de raisonnement sont appelées « conceptions ». Elles ne sont jamais évidentes et s’expriment rarement de façon claire et explicite. Elles sont néanmoins révélées par nos attitudes, nos actes et les valeurs dont nous faisons preuve ou que nous exprimons. Et elles se construisent à chaque instant de notre relation avec le monde. 

 

 

Ces conceptions sont classées en quatre catégories :

  • Un réseau de références (notions, concepts, valeurs) : il s’agit de la conscience intime que par exemple notre chef de service va nous aider à nous organiser et nous donner les outils nécessaires pour réussir.
  • Des modes de raisonnement implicites (paradigmes sociaux, modèles) : par exemple le raisonnement : il est habillé en costume-cravate donc c’est quelqu’un d’important.
  • Des modes de raisonnement explicites (logico-mathématique) : par exemple : le chef a l’air énervé avant la réunion donc nos résultats ne sont pas bons.
  • Des signifiants (linguistiques, iconiques, symboliques) : par exemple : il remue la tête de haut en bas pour dire oui.

La combinaison de l’ensemble de ces conceptions nous permet d’interpréter le monde qui nous entoure et lui donner un sens. Elles sont rafraichies et remises en perspective en permanence en fonction des informations que nous recevons et que nous interprétons. 

Elles représentent ainsi d’une part un dictionnaire de notre univers, utile pour appréhender notre environnement et nous permettre de prendre les décisions adéquates. D’autre part elles se positionnent aussi comme un filtre, car nous ne percevons finalement le monde qu’à travers nos propres conceptions. Si certaines connaissances nous manquent pour comprendre une situation (par exemple lorsque nous nous trouvons dans un pays étranger), nous utilisons nos conceptions déjà en place pour tenter de comprendre ce qui se passe. Et si elles ne sont pas suffisantes, nous passons à côté du sens de la situation.

Enfin, c’est à partir de ces conceptions que s’insèrent de nouvelles, par les connaissances et les informations que nous assimilons par la suite.

 

L’apprentissage comme transformation

Ce modèle implique ainsi déjà deux éléments fondamentaux dans le processus d’apprentissage. 

Le premier est que la connaissance ne doit pas être prise comme indépendante de la personne qui apprend. Ce n’est pas un bout d’information qui tombe du ciel et entre dans la tête de quelqu’un. Elle ne peut s’implanter que sur un terreau de conceptions favorables et suffisamment réceptives pour l’intégrer. Par exemple, il est inutile d’essayer de m’apprendre à conduire si je n’ai pas une idée plus ou moins précise de ce qu’est un volant ou une pédale d’accélérateur.

Le deuxième élément fondamental est que l’apprentissage n’est rien d’autre qu’une modification de l’architecture de nos conceptions. Par exemple l’apprentissage d’une langue ne consiste pas juste à assimiler quelques milliers de mots et une grammaire. Pour l’anglais par exemple, il s’agit de faire la place dans son cerveau et placer le mot « car » avec le concept de voiture. Et placer aussi le mot « car » avec le mot voiture (évidemment). Mais il faut aussi changer la signification du mot « car » qui veut dire car en français, puisque si vous lisez le mot « car » dans une phrase, il faudra faire le choix entre les deux significations en français ou en anglais, suivant le contexte. Bref, apprendre provoque un certain chamboulement. Comme nous venons de le voir, l’apprentissage passe d’abord par une phase de déconstruction, puis par une phase de reconstruction en intégrant les connaissances nouvelles.

 

L’apprentissage comme effort

Le modèle allostérique suppose donc qu’apprendre implique une déconstruction et une reconstruction permanente de notre architecture de conceptions, pour en intégrer de nouvelles. Ainsi, si nos conceptions sont trop éloignées de la nouvelle connaissance qui arrive, elle ne peut s’y implanter et est tout simplement rejetée. Par exemple, si je me trouve plongé au cœur de Tokyo sans aucune connaissance du japonais, je ne vais rien apprendre et je serai complètement perdu. C’est aussi le cas si je regarde une infirmière pratiquer une prise de sang sans que je possède aucune connaissance anatomique. Si je reproduis la même chose bêtement, le carnage est assuré.

A l’inverse, une connaissance peut être assimilée directement, sans beaucoup d’effort, si elle entre en « résonance » avec les connaissances antérieures de l’individu.

A noter que les idées fausses s’implantent de la même manière et tout aussi facilement (voire plus).

Pour apprendre, il est nécessaire de « franchir la barrière » du tissu global des conceptions, afin de le stimuler et créer une brèche, un doute, une stimulation intellectuelle favorable à l’assimilation. Cette stimulation peut être spontanée, ou créée par celui qui veut faire passer son savoir. C’est tout l’art de la pédagogie des enseignants, ou la force de conviction du cadre lors d’une démarche de changement.

 

Retour à l’accompagnement du changement

Ainsi, la démarche de transformation doit arriver sur un tissu de conceptions favorables pour être acceptée par tous. Inutile de se ruiner en prospectus et en communication interne si les récepteurs de cette information et ceux qui doivent la porter n’ont pas d’appréhension favorable pour les réformes en cours, et ne les comprennent pas. Non seulement il est nécessaire de bien comprendre l’objectif du changement, mais il faut le toucher du doigt, l’assimiler et l’intérioriser. Il doit s’intégrer dans les conceptions propres de chacun, comme s’il ne pouvait en être autrement (voir ici pour découvrir des approches d’accompagnement du changement passant justement par une « ouverture de la brèche des conceptions »).

 

Donc en un mot comme en 100, dans tout changement d’organisation ou de processus, avant de maudire les premiers bénéficiaires ou les personnes chargées de mettre en musique le projet parce qu’ils ne s’orientent pas dans la direction prévue :

  • faites les participer dans l’élaboration de la mise en place, vous serez sûrs que leur propre perception de l’environnement s’intègrera au changement désiré,
  • soyez sûr que les objectifs sont bien compris (un sondage est souvent approprié), et sinon prenez le temps nécessaire pour expliquer la démarche pas à pas,
  • capitalisez sur les premiers succès, c’est généralement le meilleur moyen de « franchir » la barrière du doute et de stimuler l’intérêt, même des plus réfractaires.

 

Ce discours peut paraitre évident à ce stade de l’article, mais n’oublions pas que 60% des démarches de transformation échouent. Et ce n’est pas par manque de moyen ni de communication. 

 

Pour en savoir plus sur le modèle allostérique de Giordan, je vous conseille le livre « Apprendre » de André Giordan (il en a écrit beaucoup d’autres).

Le blog traite sur plusieurs articles le cas d’une démarche de transformation Lean à moindre coût, voir ici pour une approche du Lean en quelques mots, 

ici pour la description de la démarche, 

et ici pour le retour d’expérience et des réflexions sur les meilleurs outils pour faciliter le changement.

 

J’espère que cet article vous aura plu. N’hésitez pas à commenter et partager avec ceux ou celles qui pourraient être intéressés.

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